Le succès des Préludes de Jean-Philippe Collard

Jean-Philippe Collard n'avait pas enregistré l'œuvre de Chopin depuis trente ans. Il y revient aujourd'hui avec une version des Préludes qui captive par son parti pris de détermination et d'inquiétude, de révolte et de mélancolie.
On aura rarement entendu cet Opus 28 aussi sombre, aussi tendu, ménager aussi peu de moments de repos. Quelques exemples. Le Prélude n°14 s'agite comme s'il s'agissait des dernières convulsions d'un mourant : la pyrotechnie du n°16 progresse sur une main gauche ample, caverneuse et impitoyable ; le n°5 prend des allures sardoniques avec la mise en lumière d'un petit motif obsédant ; les accords conclusifs du n°19 sonnent avec un caractère tranchant et désespéré, dignes de Pogorelich dans sa déroutante interprétation des Scherzos.
Collard, par son jeu très articulé, modèle contre-chants et accents avec un grand soin polyphonique : chaque voix est amenée à prendre le premier plan à un moment donné. Sa sonorité cristalline et brillante n'empêche pas le déploiement d'une vaste palette de couleurs ; elle offre en outre quelques splendides irisations (dans le très lisztien Prélude n°23, notamment).
Toujours sur le qui-vive, toujours prête à s'enflammer, son interprétation apporte une grande cohérence au cycle.
Après les accords finals du Prélude n°24, qui sonnent ici comme un glas, quelle œuvre aurait été mieux assortie que la Sonate « Funèbre » ? L'approche du pianiste français conserve les qualités de construction dramatique et de sensibilité à fleur de peau sur lesquelles repose le succès des Préludes.
L'ensemble parvient à se faire une fort belle place dans une discographie pléthorique.

Jérôme Bastianelli, Diapason (novembre 2013)

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